Face aux crises sanitaires répétées – COVID-19, Ebola, choléra – l’Afrique a découvert un point faible majeur : ses chaînes d’approvisionnement en produits de santé. Ruptures de stock, dépendance aux importations, marchés fragmentés et infrastructures logistiques limitées ont mis en lumière une vérité incontournable : la sécurité sanitaire repose autant sur des systèmes cliniques solides que sur des chaînes d’approvisionnement efficaces, intégrées et durablement financées.
En novembre 2025, le Forum africain sur le renforcement des chaînes d’approvisionnement en produits de santé (FARCAPS) a réuni à Djibouti acteurs publics, organisations régionales et partenaires techniques pour faire le point sur les progrès et tracer les priorités pour le continent.
Souveraineté pharmaceutique : un défi stratégique
La dépendance aux importations demeure massive dans ces régions, exposant les systèmes de santé aux fluctuations des coûts logistiques, aux perturbations du commerce mondial et aux délais d’approvisionnement prolongés. Le forum a montré qu’il est urgent de développer la production locale et régionale, de créer des pôles industriels coordonnés et d’harmoniser les réglementations à l’échelle continentale.
L’exemple de l’Algérie a inspiré les participants : grâce à une volonté politique forte et à une industrie pharmaceutique structurée, le pays couvre 92 % de ses besoins nationaux. La leçon est claire : la souveraineté pharmaceutique est possible si elle s’appuie sur des investissements stratégiques, une régulation efficace et une planification industrielle coordonnée. Pour les pays africains l’enjeu est de privilégier les spécialisations régionales complémentaires plutôt que de dupliquer les efforts coûteux.
Les centrales d’achat : au cœur de la transformation
Les central medical stores sont le maillon stratégique entre financement, approvisionnement et accès réel aux soins. Elles permettent de prévenir les ruptures, d’assurer la qualité et de réguler les marchés, tout en luttant contre les produits falsifiés. Mais elles font face à de nombreux défis : gouvernance parfois faible, infrastructures vieillissantes, capacités financières limitées et pression croissante sur la demande.
Le forum a mis l’accent sur l’importance de professionnaliser ces structures, de digitaliser leurs systèmes d’information et de renforcer la coopération régionale pour sécuriser l’accès aux produits essentiels.
Digitalisation et innovation : des résultats concrets
Plusieurs pays démontrent déjà le potentiel de la digitalisation. À Djibouti, le système FLEX Supply/eLMIS a réduit les ruptures, amélioré la précision des inventaires et élargi la couverture des structures de santé. Ces avancées montrent qu’une gestion numérique des stocks et des approvisionnements peut transformer la performance logistique, réduire le gaspillage et améliorer l’accès aux soins, même dans des contextes difficiles.
Le dernier kilomètre : un défi persistant
Malgré les progrès, atteindre le « dernier kilomètre » reste le plus grand défi. Dans les zones reculées ou frontalières, le coût du transport et la faible fréquence des livraisons ralentissent l’accès aux médicaments et aux produits de santé. Le forum a encouragé le déploiement de modèles mixtes public-privé, l’usage d’innovations comme les drones, et la création d’entrepôts régionaux déconcentrés pour rapprocher les stocks des populations.
Médicaments falsifiés et financement : deux défis majeurs
Le marché illicite reste une menace sérieuse, compromettant la confiance du public et mettant en danger la vie de millions de patients. La riposte passe par un renforcement des autorités de régulation, une meilleure traçabilité des produits et l’implication active de la société civile.
En parallèle, la durabilité des chaînes d’approvisionnement dépend du financement. Dans de nombreux pays, les budgets santé restent insuffisants. Pour garantir une résilience durable, il faut augmenter les investissements nationaux, développer des mécanismes financiers innovants et aligner financement et capacités logistiques réelles.
Vers des chaînes d’approvisionnement intégrées et résilientes
Le message du forum est clair : la chaîne d’approvisionnement est une fonction stratégique, et non seulement opérationnelle. Sa résilience est indispensable à la sécurité sanitaire, et la souveraineté pharmaceutique doit être pensée à l’échelle régionale. Digitalisation, coordination et gouvernance sont au cœur de la transformation, et les populations des zones fragiles ou frontalières doivent rester la priorité.
Aujourd’hui, l’Afrique avance à des rythmes différents, mais une vision partagée émerge : des chaînes d’approvisionnement intégrées, régionales, financées durablement et capables d’absorber les crises. Pour les circonscriptions ESA et WCA, le plaidoyer au sein du Fonds mondial devra soutenir l’investissement dans les systèmes nationaux, la gouvernance transparente, la prise en compte des coûts du dernier kilomètre et le développement de la production et mechanisme d’approvisionnement régional africain.